La prédication de dimanche dernier

 

Prédication du 6 septembre 2020 par Mme Charlotte Brosse-Barral, étudiante en théologie.
Mt. 18, 14-22 – Ez. 33, 7-9 – Rm. 13, 8-10

Frères et soeurs,
En ces temps incertains, la pandémie de Covid dicte sa loi. Les masques faciaux et le gel hydro-alcoolique sont devenus les accessoires indispensables de nos activités sociales. En cette période de rentrée, la vie a repris comme en sursis. Les écoles, les temples, les bureaux, les associations et les commerces ayant survécu à la « première vague » ont rouvert, mais chacun scrute avec angoisse un horizon flou pour y déceler une hypothétique « deuxième vague », dont on ne sait pas si elle a déjà atteint la côte.

Il ne s’agit pas de baisser la garde. L’heure est à la vigilance. Comme à chaque rentrée, les enfants ont le nez qui coule, et les parents scrutent le mercure du thermomètre avec la crainte de le voir atteindre la barre fatidique des 38 degrés qui signerait le reconfinement de toute la famille. Les personnes isolées le sont encore plus. Depuis le mois de février, personne n’a pu adresser un sourire « de chair et de dents » à ma grand-mère, résidente d’un Ehpad particulièrement vigilant à la sécurité sanitaire de ses résidents. « Question de vie ou de mort », nous répond-on quand nous osons remettre en cause certaines de ces lois dictées par un virus pourtant dépourvu de vie comme de parole.

UNE AUTRE LOI
Les textes qui nous sont adressés ce jour nous invitent à faire un pas de côté. Il y est question d’une autre loi, mais qui répond elle aussi à des enjeux de vie ou de mort. Cette loi nous précède et nous survivra. Dans ces textes, point de virus, de masques faciaux, de gel hydro alcoolique ou de distanciation sociale. La vie dont nous parlons ici n’est pas un survivalisme qui pourrait se satisfaire de l’individualisme ambiant. Les textes d’aujourd’hui lient fondamentalement ma vie à d’autres vies que la mienne, et ils ouvrent ma vie terrestre à d’autres dimensions. Il est ici question d’amour et de haine, de faute et de pardon, de loi, de responsabilité et de liberté, de symphonie et de discorde, de la vie et de la mort, de la terre et du ciel … Car c’est de cette complexité que notre vie humaine est faite.

Si ton frère vient à pécher, va le trouver et fais-lui tes reproches seul à seul. (Mt 18, 15)
À la lecture de ce passage de l’évangile de Matthieu, nous pouvons nous demander quel personnage du texte nous correspond. Dans le récit, ces paroles sont adressées par Jésus à ses disciples, mais, deux millénaires plus tard, c’est à nous que ces paroles parviennent. Est-ce moi que Jésus tutoie et encourage à « gagner son frère » ? Ou suis-je ce frère pécheur, cette sœur pécheresse qu’il s’agit de secourir ? Suis-je alternativement l’un et l’autre ? Les deux simultanément ? Quoi qu’il en soit, mon destin apparait lié à celui de mon frère, de ma sœur. Ces paroles résonnent avec celles adressées par Dieu au prophète Ezéchiel :
« C’est toi donc, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël. (…) Si toi, tu ne parles pas pour avertir le méchant (…) c’est à toi que je demanderai compte de son sang ».
Nous sommes tous des « fils d’homme ». C’est, dans notre traduction, l’expression retenue pour traduire l’expression hébraïque ben Adam, fils d’Adam. Nous sommes tous humains et donc pécheurs, capables de faire le bien ou le mal. Nous pouvons nous envisager guetteur ou pécheur, ou les deux. Quoi qu’il en soit, mon destin apparait lié à celui de mon prochain, de ce plus sage que moi capable de m’avertir du danger comme de ce moins sage que moi qu’il est de mon devoir d’avertir. Pas question de me laver les mains du péché de mon frère, le gel hydro-alcoolique est inefficace contre ce danger.

AVERTIR DU DANGER
Mais de quel danger parle-t-on ici au juste ? Ce texte nous établit-il comme gardien des bonnes mœurs, habilité à dicter aux autres leur conduite ? Sommes-nous même autorisés à juger le méchant pour ses fautes ?
Il me semble que le plus grand danger encouru par le pécheur, c’est son péché lui-même, cet éloignement de Dieu qui m’empêche d’aimer mon prochain comme moi-même, nous sachant tous deux aimés de Dieu. L’état de péché me prive de la confiance nécessaire pour devenir moi-même, devant Dieu. Sans le secours de mon frère ou de ma sœur, pour me redire que Christ est déjà mort pour mes péchés, je m’exposerais à cet état de désespoir que Kierkegaard nomme « la maladie à la mort ».
Nous sommes tous enfants d’Adam, vulnérables au péché. Et nous avons tous besoin du secours de nos frères et sœurs en Christ pour nous annoncer la bonne nouvelle de l’amour de Dieu, et de son pardon sur nos fautes. Jésus nous dit :
« Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel ».
Un certain Martin Luther a écrit à propos de ce pouvoir, communément appelé « pouvoir des clés », je cite :
« Les clefs sont un office et un pouvoir conférés par le Christ, afin de lier et de délier les péchés, non seulement les péchés (…) manifestes, mais aussi les péchés subtils (…) que Dieu seul connait (…). En effet, ce n’est pas à nous, mais à Dieu seul, qu’il appartient de juger de la nature, de la grandeur et du nombre des péchés. » (Articles de Smalkalde. III.7)
Le pouvoir des clés n’est pas celui de l’inquisiteur, ni de la brigade des mœurs ! C’est la responsabilité que nous avons chacune et chacun, en tant que chrétiens, d’annoncer à nos frères et sœurs dans la tourmente le pardon de leurs péchés, au nom du Christ. C’est en vertu de ce pouvoir que nos péchés nous sont remis chaque dimanche.

POSSIBILITÉ DU PARDON
Ce pardon au nom du Christ nous ouvre à la possibilité même du pardon, quand il est souvent si difficile de donner, de demander, ou de recevoir le pardon par nous-mêmes.
Certains manuscrits de l’évangile de Matthieu commencent notre passage par les mots : « si ton frère vient à pécher contre toi » (c’est la mention « contre toi » qui n’apparait pas dans notre version du texte). « Contre toi », au lieu du « contre Dieu » qui est sous-entendu sinon. Cette variation entre les manuscrits révèle un obstacle à l’annonce du pardon : où trouver la force d’annoncer le pardon au pécheur lorsque nous sommes nous-mêmes atteints pas sa faute ?
En Jésus, le pardon reste toujours disponible. Du pécheur non repenti, Jésus dit « qu’il soit pour toi comme le païen et le collecteur d’impôts », des personnages honnis dans la société depuis laquelle Jésus nous adresse ces mots. Jésus connait la difficulté du pardon. Mais paradoxalement, cette formule, « qu’il soit pour toi comme le païen et le collecteur d’impôts », conserve au pécheur non repenti la possibilité d’être pardonné. En effet, n’avons-nous pas vu un peu plus tôt dans le même évangile Jésus partager sa table avec les collecteurs d’impôts ? N’a-t-il pas affirmé être venu appeler non pas des justes, mais des pécheurs ? (Mt 9,10)
Qu’importe la lourdeur de la faute, tout légalisme est exclu et dépassé par le renouvellement de l’alliance en Jésus-Christ.
Et lorsque nous défaillons à annoncer cette bonne nouvelle, quand nous n’arrivons pas à demander ou à annoncer le pardon sur nos fautes, quand la cacophonie supplante l’harmonie dans notre église, Jésus nous assure de sa présence au milieu de nous, et nous donne les mots pour prier son père, à l’unisson avec tous nos frères et sœurs en Christ.
Ainsi, ensemble, nous pouvons prier.
Notre Père qui es aux cieux…
Amen.

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